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HILDEGARDE DE BINGEN, « SAINTE » NATUROPATHE DU MOYEN ÂGE

En faisant le tri dans ma bibliothèque, je suis tombée nez à nez sur un charmant petit livre de recettes à base de plantes médicinales. Ces recettes, élaborées par Hildegarde de Bingen, ont fait l’objet de recherches et sont aujourd’hui plébiscitées par des diététiciens et naturopathes. Cela m’a donné envie d’en savoir plus sur cette étonnante femme… Active ta Delaurean, on part pour le XIIème siècle, à la rencontre d’une naturopathe avant-gardiste !

Hildegarde de Bingen : la religieuse visionnaire qui murmurait à l’oreille des puissants

Née en 1098 à Bermersheim vor der Höhe, près d’Alzey, et décédée en 1179 à Rupertsberg, près de Bingen, Hildegarde de Bingen fut une nonne bénédictine à la réputation controversée. A la fois femme d’Eglise et de Lettres, compositrice et médecin, Sainte Hildegarde de Bingen a longtemps intrigué par son savoir encyclopédique, faisant d’elle une femme influente du XIIème siècle. Aujourd’hui encore, cette nonne mystique, qui a peut-être inspiré la créatrice d’Harry Potter, continue de nous intriguer. En 2012, Hildegarde de Bingen a été en effet reconnue Docteure de l’Eglise par le Pape Benoît XVI. Seulement 4 femmes ont bénéficié de ce statut au cours de l’Histoire.

Issue d’une famille nombreuse de la noblesse allemande, Hildegarde de Bingen se passionne très jeune pour la religion. Au cours de sa vie, la future abbesse de Rupertsberg sera également prise de visions mystiques, qu’elle consignera plus tard dans un célèbre recueil, le Scivias. En véritable femme de Lettres, Hildegarde de Bingen a contribué à la vie politique de l’époque, correspondant avec les plus puissants de l’Eglise, mais aussi de l’Histoire. Parmi eux, il y aura Aliénor d’Aquitaine et l’Empereur Frédéric Barberousse, se faisant ainsi la proche conseillère de ces hauts personnages…

Hildegarde de Bingen partage ses visions – Crédit photo : francemusique.fr

Il en est de même avec les hauts personnages de la chrétienté. Ses écrits reçoivent l’approbation du Pape Eugène III, initiateur de la 2ème croisade. A cette époque, les Templiers et le compagnonnage sont fondés, et il y a une réelle volonté de diffuser partout la religion catholique. Hildegarde veut contribuer à la réforme de la chrétienté, et dans ce sens, la moniale va entreprendre quatre croisades de prédication, du haut de ses 60 printemps. L’intrépide abbesse va rassembler et fédérer les croyants, dénonçant les abus du clergé et l’hérésie cathare.

Hildegarde conseille ou réprimande Papes, Empereurs, Evêques. Dans toute la Germanie, mais aussi en Italie et jusqu’à Jérusalem, nombreux sont ceux qui reçoivent, non sans crainte, ses missives parfois incendiaires…

Une dirigeante féministe

Hildegarde ne se contente pas de conseilles mais fonde et dirige des abbayes : Rupertsberg, d’abord, en 1147, puis celle d’Eibingen. Les nonnes qui y ont été rattachées ont souvent manifesté un certain étonnement face à une abbesse avant-gardiste, féministe et au caractère bien trempé. En effet, une supérieure, excédée par les règles pour le moins originales imposées par l’abbesse, raconte :

« Les nonnes chantent des psaumes debout dans le chœur, les cheveux déliés, et parés de voiles de soie blanche dont le bord touche le sol. Elles ont sur la tête une couronne dorée où sont harmonieusement incrustées des croix sur les côtés et une image de l’Agneau sur le front. On dit aussi que les sœurs portent à leurs doigts des anneaux d’or. »

Source : francemusique.fr

A cela, notre mystique abbesse au caractère bien trempé répondit tout naturellement :

« Comme la mariée qui se présente à son époux, la religieuse doit se parer pour se montrer devant le Christ ».

Source : francemusique.fr

Voilà, la question est vite répondue.

Hildegarde de Bingen et la médecine holistique, récit d’une naturopathe aguerrie

Hildegarde de Bingen a marqué l’Histoire par son immense savoir et son influence religieuse et politique. Mais notre mystique religieuse a également nourri une grande curiosité pour la Nature dans son ensemble.

A ce sujet, deux ouvrages nous sont parvenus depuis le XIIème siècle. Le premier, Physica (ou De la Nature), répertorie 300 plantes et 102 espèces animales (mammifères et oiseaux confondus). A travers ses observations personnelles, Hildegarde de Bingen indique des remèdes, à partir de chaque plante/animal. Ce texte fait plus écho à la médecine populaire qu’aux sciences naturelles. Même si aujourd’hui on en sourit presque, pour l’époque, c’est assez normal.

Le second ouvrage est Causae Curae (ou Les Causes et les Remèdes). Hildegarde puise son inspiration dans les récits de médecins arabes et grecs, dont le célèbre Hippocrate. Elle débute ainsi sa réflexion avec la théorie selon laquelle quatre humeurs constituent l’Homme. Ces humeurs ne sont pas à considérer comme des liquides organiques mais plutôt comme des ensembles de tendances et de réactions. Aujourd’hui, c’est naturel de savoir cela, mais au Moyen-Âge, l’accès à la culture n’a rien d’une évidence, et c’est encore plus vrai quand on est une femme.

Autre modernité : son grand intérêt pour le fonctionnement du corps féminin. En effet, dans son ouvrage médical, on trouve une réflexion plutôt visionnaire concernant les cycles de la femme. Hildegarde tente une explication de ces cycles, notamment l’humeur irascible des femmes durant leurs règles. Ainsi, la naturopathe propose des recettes à base de plantes médicinales pour apaiser les douleurs liées à l’accouchement ou aux règles.

Extrait du Physica – Crédit Photo : mariellebrie.com

Parmi les nombreuses recettes médicinales élaborées par Hildegarde, j’ai trouvé cette recette de baume à la violette, qui serait efficace contre les maux de tête… Je ne l’ai pas encore essayée, mais pourquoi pas ? Ce serait une recette de plus à ajouter au Grimoire, avec celle du baume anti-gratouilles au plantain 🙂 !

Outre quelques théories fondées sur les croyances religieuses, on a prouvé la véracité de certaines, notamment en ce qui concerne la physiologie humaine (le sang circule dans le corps) ou l’astronomie (la Terre tourne autour du Soleil).

Entre écriture et musique : une artiste accomplie

Hildegarde, cheffe d’orchestre

Hildegarde de Bingen n’a pas fini de nous surprendre. En effet, être une femme instruite et lettrée ne lui suffit pas, il faut aussi qu’elle compose des morceaux de musique pour animer les services religieux. Très rare, car interdit par l’Eglise catholique, le fait de composer, jouer de la musique et diriger un chœur en tant que femme passe très mal chez la plupart des acteurs.trices du monde ecclésiastique.

Mais rien n’arrête Hildegarde : l’abbesse aux idées farfelues est aussi une virtuose de la musique. Il faut savoir qu’à l’époque, la notation musicale est assez sommaire : pas d’indication de tempo, ni d’intention ou de dynamique. L’interprétation est donc relativement ouverte. Malgré cela, les compositions de Hildegarde montrent une intelligence musicale puissante, une fois décortiquées. Hildegarde de Bingen a composé plus de 70 œuvres destinées à l’office religieux, et il faut croire que parmi ses religieuses, certaines avaient un don pour le chant, car on a retrouvé des passages très difficiles à interpréter.

Hildegarde s’est également inspirée de son Scivias pour mettre en musique ses visions mystiques, mais aussi un triptyque religieux entre l’âme humaine, les vertus et le diable. Cette œuvre singulière s’intitule l’Ordo Virtutum.

Extrait de partition musicale rédigée par Hildegarde pour les offices religieux – Crédit Photo : narthex.fr

Hildegarde, linguiste et poétesse

L’écriture a largement contribué à la vie d’Hildegarde. A tel point que la mystique abbesse a de nouveau montré ses talents de linguiste. En effet, elle a élaboré, sur des principes mystiques, voire apophatiques, une langue qu’elle seule pouvait parler/écrire : la Lingua Ignota. Tiens, ça me rappelle un certain J. R. R. Tolkien

Enfin, notre chère druidesse qui a plus d’une flèche à son arc maîtrisait aussi l’art de la poésie. Pas étonnant pour une femme de Lettres qui a conseillé les plus grand.es de l’Histoire occidentale ! Hildegarde ne se contente pas de composer de fades poèmes à la gloire de Dieu, ce serait mal la connaître… Elle insère dans ses textes tout un florilège de vocabulaire érotique. Quoi ? Nous parlons bien d’une abbesse fidèle à Dieu et fervente religieuse qui agrémente ses pieux poèmes de mots cochons ? Oui. Sacrée Hildegarde !

Hildegarde, une sainte controversée

A priori, Hildegarde de Bingen ne possède aucun défaut… Pourtant, comme toute personne, elle a sa part d’ombre. Tu as pu en lire un aperçu, devinant sa tendance autoritaire et ses petits « caprices » lors des offices religieux. L’ impérieuse abbesse a suscité la polémique. Elle n’acceptait, en effet, que les jeunes filles issues de l’aristocratie au sein de ses couvents. Pas très charitable, pour une religieuse !

D’autre part, même si elle apparaît comme une femme savante en avance sur son temps, les observations médicales de notre chère moniale restent encore enracinées dans son époque. Le christianisme s’impose en fond de réflexion, et il ressort parfois dans ses textes des analogies spirituelles. C’est depuis peu que nous avons réussi à complètement séparer la science de la religion.

Parlons des « visions » d’Hildegarde. Certains auteurs, comme Charles Singer, ont fait le parallèle entre les caractéristiques des visions de la moniale et celles d’un scotome ou d’une forte migraine, entraînant des troubles de la vue, ainsi que des hallucinations. D’autres ont suggéré que les visions seraient en réalité liées à l’ergot du blé. En effet, assez courant en Allemagne, à l’époque, ce champignon présent dans l’épi de blé, pouvait provoquer de fortes hallucinations. Alors, véritables visions ou hallucinations, seule Hildegarde le savait.

Le mot de la fin (?)

Il y a encore beaucoup de choses à dire à propos de cette étonnante femme que fut Hildegarde de Bingen. Décidément en avance sur son temps, elle a exercé son influence religieuse et politique alors que l’Europe traversait une période de troubles. Hildegarde a cassé les codes, en s’affirmant en tant que dirigeante d’abbayes. Musicienne et savante, elle a exploité ses connaissances encyclopédiques et ses observations. Aujourd’hui, nous nous inspirons encore de sa science : des historien.nes ont consacré des recherches à son sujet, des auteur.trices ont publié des livres sur ses recettes, et des instituts « hildegardiens » ont vu le jour…

Hildegarde de Bingen n’aura jamais fini de nous surprendre !

Lula

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