Kal Awa

S'accorder à la Nature, c'est dans nos racines
ACTUS GAZETTE

LES ESPACES VERTS : ETRE UNE FEMME DANS UN « MONDE D’HOMMES »

Je suis jardinière-paysagiste de formation et je débute dans le métier, non sans peines. Ce billet, plus personnel que les autres, vise simplement à montrer la réalité du métier de jardinier-paysagiste. Il veut surtout mettre l’accent sur le fait d’être une femme, à travers ma propre expérience. Et quand je parle de jardinière, je ne parle pas du contenant mais bien du métier 😉

On ne naît pas jardinière, on le devient

Il y a un peu plus d’un an, j’entamais une formation dans les espaces verts (Brevet Professionnel en Aménagement Paysager). Avant ça, j’étais vendeuse. Oui, tu peux le dire : c’est un méga virage à 360°, un soleil, doublé d’un triple-salto arrière. Bref, c’est un tournant dans ma carrière.

Mais pourquoi ? Parce que le jardin, la botanique, les plantes, c’est ma passion. Et puis tout simplement parce que j’avais envie d’agir en faveur de l’environnement et de travailler en extérieur.

Audacieuse (ou plutôt folle ?), j’ai donc suivi jusqu’au bout cette décision, convaincue de réussir à devenir jardinière-paysagiste. Il y a eu des moments très difficiles, tant sur la formation,

Taille sur arches végétalisées. Jardin à la française
Source : photo personnelle

que plus personnellement, et il a fallu beaucoup de force et de courage pour tenir bon. Il y a surtout eu des moments positifs, pour la plupart inoubliables. Ils ont en effet été la première pierre qui a érigé l’édifice.

Les premiers chantiers ont été très formateurs : si tu n’es pas capable de t’adapter (à la météo, à l’environnement, à tes équipiers, aux clients…), si tu crois que tu vas manger chaud, le midi, tranquillement assis.e à table, et que tu vas pouvoir aller aux WC SURTOUT SI TU ES UNE FEMME, tu te trompes.

Bref, c’est en pratiquant qu’on apprend et qu’on sait si on est vraiment fait.e pour ce métier. Pour ma part, quoi qu’il ait pu se passer, j’ai continué d’y croire et je me suis accrochée. Et j’ai bien eu raison : à la fin de la formation, en Juin 2018, je suis sortie diplômée Jardinière-Paysagiste. Officiellement reconnue apte à exercer dans les espaces verts.

L’image d’Epinal du/de la jardinier/jardinière : une version idéaliste à redessiner 

Quand on regarde attentivement les illustrations relatives au Jardin, elles sont le plus souvent positives, et dégagent une certaine paix…Les entreprises du paysages font perdurer cette image d’Epinal du mec trop heureux de travailler dans le jardin de papy-mamie. Eux-mêmes sont vraiment satisfaits d’avoir trouvé quelqu’un pour s’occuper de leur petit espace de verdure. Des roses à planter là, quelques pétunias pour les couleurs et puis…un olivier ! Ou alors il a un petit arrosoir à la main, bien heureux de donner à boire aux petites fleurs.

Bon. Une petite remise en question s’impose. Etre jardinier ce n’est pas vraiment ça. Il y a beaucoup plus d’enjeux et une certaine réflexion en amont. En effet, nous partons avec des mesures, des plans, des choix de végétaux, et des contraintes à prendre en compte. Et il y a bien sûr l’exécution du travail, en temps et en heure. Et selon le chantier, c’est là que ça se corse.

On travaille vraiment dur…
Source : moneden.fr

A chaque chantier, on risque de se blesser : avec un outil, un engin, à cause d’une chute ou même à cause d’une plante (genre le rosier ou le pyracantha, mes meilleurs ennemis, au jardin)… Pour ceux qui ont le malheur de diffuser encore des produits phytosanitaires, il y a des risques de développer des troubles, voire des maladies chroniques ou aigües. A titre d’exemple, je t’invite à lire cet article, sur le procès d’un jardinier américain, contre Monsanto . Le moins pire reste sûrement la poussière et la terre que tu te prends en plein visage, quand il y a du vent et/ou quand tu passes le souffleur/la débroussailleuse.

C’est un travail physique et non sans risques, je le savais déjà avant de me lancer dans la formation. Mais ce n’est rien, comparé à la satisfaction, une fois le chantier terminé, de voir le fruit de notre travail se concrétiser, et quand les clients te remercient et te félicitent sincèrement.

Femme parmi les hommes : s’adapter pour mieux s’imposer

« Où sont les femmes ? », chantait l’autre. Oui, tiens, où sont-elles ? D’après l’Union Nationale des Entreprises du Paysage, elles ne seraient que 11% à travailler dans les espaces verts. Pour lire l’étude complète, c’est ici ! Alors, c’est quoi, être une femme dans les espaces verts ?

Etre femme dans ce « monde d’homme », n’est pas une mince affaire. Etre une femme, dans les espaces verts, c’est repérer le coin pipi parfait, dès ton arrivée sur le chantier. Même si c’est le jardin de parfaits inconnus. Même si tu as deux-trois collègues masculins dans les parages. En effet, il n’y a pas de toilettes à  disposition, et c’est assez rare que les clients soient là et te les proposent.

Etre femme dans les espaces verts, c’est galérer à trouver des tenues professionnelles à ta taille. C’est nager dedans et faire des ourlets aux pantalons. N’oublions pas le casque qui glisse de temps en temps. C’est souvent avoir des gants un peu plus grands que tes petites mains.

Source : playklicky.com

C’est se changer en vitesse dans le camion, à l’abri des regards. C’est trouver des stratégies pour changer de tampons/serviettes hygiéniques quand tu as tes règles. Pour ma part, je n’ai jamais eu à vivre ça, car je n’en mets pas. Durant cette période, je porte une cup menstruelle et depuis tout récemment une culotte de règle, fabriquée par FEMPO (je t’en parlerai peut-être plus tard 😉 ) Donc je n’ai jamais eu besoin de me changer, car je n’avais qu’à  vider la cup le soir, en rentrant. Mais j’ai une pensée pour mes chères collègues qui continuent avec les tampons/serviettes… Les hommes sont ne sont pas toujours compréhensifs à ce sujet, car « c’est une vraie perte de temps ! »

C’est supporter les regards insistants et les blagues bien reloues sur les femmes… Je ne te parle même pas des arguments à deux balle sur ta « faiblesse physique » !

C’est aussi éprouver plus de difficultés physiques à porter des poids plus ou moins lourds. A ce sujet, j’ai développé des stratégies « de feignasse » pour ne plus me faire souffrir, grâce aux conseils avisés d’un de mes maîtres de stage). Avec le temps, le corps se conditionne : je suis devenue plus résistante et j’ai gagné en masse musculaire, sans devenir une ogresse pour autant.  Je ne suis plus sur les genoux, le soir quand je rentre.

Enfin, être une femme jardinière, c’est se prendre des claques (pas au sens littéral, bien sûr), avoir des portes qui se ferment, des gens obtus te rire au nez…parce que tu comprends, une femme, ça ne tiendra pas, physiquement.

Mais surtout, être une femme dans ce domaine, c’est avoir un mental d’acier. Nous sommes encore trop peu nombreuses, et je connais peu de femmes salariées d’une entreprise du paysage (exit les secrétaires et présidentes … je te parle d’ouvrière du paysage). 7.300 meufs et 58.300 mecs.

Un enjeu sociétal à prendre en compte

Si c’est une passion, et qu’elle a consacré beaucoup de temps et d’énergie, c’est pour évoluer de manière positive dans ce métier, et non pas pour se prendre des dents de râteaux au visage (un petit jeu de mots de jardinière…). Alors, pour se protéger de tout ce sarcasme à son encontre, et pour se renforcer, la femme s’adapte et se retrousse les manches, sans ne jamais se plaindre.

On en parle dans le domaine, mais sans plus. On ne creuse pas davantage le sujet, car c’est « normal ». Ce n’est pas normal de risquer des cystites pour celles qui se retiennent toute une journée, ou d’autres infections parce qu’elles n’ont pas trouvé de solutions pour se changer, durant leurs règles. Ce n’est pas normal non plus de trouver très peu de tenue

Source : Création de PinkPuddleStudio sur Etsy.com

s professionnelles adaptées à la morphologie féminine. Et ce n’est absolument pas normal de se prendre des remarques désobligeantes parce qu’on n’est pas un homme…

Il y a encore pas mal de recruteurs qui peinent à trouver du personnel, alors qu’il y a pleins de candidats et de candidates hyper motivé.es ! Ils préféreront les premiers et bouderont les secondes, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’autre alternative que de les embaucher… Entendu de la bouche d’un recruteur à une gestionnaire d’emplois, à propos d’une femme qu’il venait d’embaucher, à contrecœur : « je veux la même mais en homme, c’est possible ? »

Tant qu’on entendra encore ce genre de discours, et tant qu’il n’y aura pas eu de solutions mises en œuvre pour que chacun.e se sente bien dans son métier, on restera ancrés dans cette vision archaïque et patriarcale. Si personne n’en parle et surtout les femmes, alors, elles donneront raison à leurs détracteurs. Parce que je veux pouvoir m’épanouir dans ce métier et parce que je veux être traitée justement, j’ai décidé de raconter la réalité des femmes jardinières-paysagistes.

A tous ceux qui pensent que les femmes n’ont pas les épaules assez larges: n’oubliez pas qu’une femme vous a porté.es pendant plusieurs mois. N’oubliez pas qu’elle vous a mis.es au monde, non sans souffrir.

Lula

4 Commentaires

  1. Bravo, je viens de tomber sur votre article par hasard. Et si votre témoignage me sidère, je suis pour autant tellement admirative de votre capacité à vous adapter. J’espère que depuis l’écriture de cet article les choses se sont améliorées pour vous. Et la prochaine fois qu’un homme vous dénigre, ou lance cette horrible phrase « la même mais en homme » menacez le de vider votre cup dans sa gourde, on verra bien qui est la personne fragile (gnak, gnak, gnak).

    1. Bonjour Eloïse,

      Merci beaucoup pour votre commentaire qui, je dois dire, m’a bien fait rire (référence à la cup dans la gourde : excellent) !

      C’est rassurant de constater que nous sommes de plus en plus nombreux.euses à repousser ce genre d’attitude envers les femmes. Il est clair qu’on n’aura pas les mêmes avantages physiques que nos confrères, mais si on peut apporter autre chose qui fera justement la différence, notamment l’ordre et le sens du détail…

      Je vous rassure, tous les hommes avec qui j’ai collaboré dans les EV ne se sont pas comportés comme des goujats ! La plupart on su trouver un équilibre dans la répartition des tâches et se sont montrés justes, compréhensifs, voire fiers d’avoir une femme dans leur équipe.

      Ce n’est un secret pour personne, les EV restent un domaine très difficile, même pour les hommes. Ce qui nous rend plus fortes, je crois, c’est justement notre capacité d’adaptation incroyable et notre résistance à la douleur (nous donnons la vie, ne l’oublions pas).

      Enfin, merci encore pour votre soutien et en espérant vous revoir très bientôt chez Kal Awa !

      Lula

  2. Plus tard, tu pourras être reconnaissante à tous ceux qui t’ont dit « NON », car, grâce à eux , tu deviendras, j’en suis convaincue, la femme battante que tu seras ! Bisous !

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