KAL AWA

S'accorder à la Nature, c'est dans nos racines
CÔTÉ JARDIN

LES ESPACES VERTS : ETRE UNE FEMME DANS UN « MONDE D’HOMMES »

Je suis jardinière-paysagiste de formation et je débute dans le métier, non sans peines. Cet article, plus personnel que les autre, vise simplement à montrer la réalité du métier de jardinier-paysagiste, notamment en tant que femme, via ma propre expérience et divers témoignages proches. Bienvenue au jardin !

On ne naît pas jardinière, on le devient

Il y a un peu plus d’un an, j’entamais une formation dans les espaces verts (Brevet Professionnel en Aménagement Paysager), après avoir franchi une foultitude d’étapes administratives. Avant ça, j’étais vendeuse. Oui, tu peux le dire : c’est un méga virage à 360°, un soleil, doublé d’un triple-salto arrière, que dis-je, un tournant dans une carrière professionnel.

Mais pourquoiiii ??! Parce que le jardin, la botanique, les plantes, c’est ma passion. Et puis parce que j’avais envie d’agir en faveur de l’environnement et de travailler en extérieur (je ne supporte pas d’être enfermée entre quatre murs). Et puis, c’est tout !

Audacieuse (ou plutôt folle ?), j’ai donc suivi jusqu’au bout cette décision, convaincue de réussir à devenir jardinière-paysagiste, et faire partie des experts du jardin. Il y a eu des moments très difficiles, tant sur la formation,

Taille sur arches végétalisées. Jardin à la française
Source : photo personnelle

que plus personnellement, et il a fallu beaucoup de force et de courage pour tenir bon. Mais, il y a surtout eu des moments positifs, pour la plupart inoubliables, car ils ont été la première pierre qui a érigé l’édifice.

Les premiers chantiers ont été très formateurs : si tu n’es pas capable de t’adapter (à la météo, à l’environnement, à tes équipiers, aux clients…), si tu crois que tu vas manger chaud, le midi, tranquillement assis.e à table, et que tu vas pouvoir aller aux WC SURTOUT SI TU ES UNE FEMME, tu te trompes.

Bref, c’est en pratiquant qu’on apprend et qu’on sait si on est vraiment fait.e pour ce métier. Pour ma part, quoi qu’il ait pu se passer, j’ai continué d’y croire et je me suis accrochée. Et j’ai bien eu raison : à la fin de la formation, en Juin 2018, alors que le printemps présentait sa nouvelle palette de couleurs, je suis sortie diplômée. Officiellement reconnue apte à exercer dans les espaces verts.

 

L’image d’Epinal du jardinier : une version idéaliste à redessiner 

Quand on regarde attentivement les illustrations relatives au Jardin, elles sont le plus souvent positives, et dégagent une certaine paix…Les entreprises du paysages font perdurer cette image d’Epinal du mec trop heureux de travailler dans le jardin de papy-mamie, eux-mêmes super contents d’avoir trouvé quelqu’un pour s’occuper de leur petit espace de verdure. Des roses à planter là, quelques pétunias pour les couleurs et puis…un olivier ! Ou alors il a un petit arrosoir à la main, bien heureux de donner à boire aux petites fleurs.

Bon. Une petite remise en question s’impose. Etre jardinier ce n’est pas vraiment ça. Il y a beaucoup plus d’enjeux et une certaine réflexion derrière, avec des mesures, des plans, des choix de végétaux, et des contraintes à prendre en compte. Et il y a bien sûr l’exécution du travail, en temps et en heure. Et selon le chantier, c’est là que ça se corse.

On travaille vraiment dur…
Source : moneden.fr

A chaque chantier, on risque de se blesser avec un outil, un engin, à cause d’une chute ou même à cause d’une plante (genre le rosier ou le pyracantha, mes meilleurs ennemis, au jardin)… Pour ceux qui ont le malheur de diffuser encore des produits phytosanitaires, il y a des risques de développer des troubles, voire des maladies chroniques ou aigües. A titre d’exemple, je t’invite à lire cet article, sur le procès d’un jardinier américain, contre Monsanto . Le moins pire reste sûrement la poussière et la terre que tu te prends en plein visage quand il y a du vent et/ou quand tu passes le souffleur/la débroussailleuse.

C’est un travail physique et non sans risques, je le savais déjà avant de me lancer dans la formation. Mais ce n’est rien, comparé à la satisfaction, une fois le chantier terminé, quand on voit le fruit de notre travail se concrétiser, et quand les clients te remercient et te félicitent sincèrement.

 

Femme parmi les hommes : s’adapter pour mieux s’imposer

« Où sont les femmes ? », chantait l’autre. Oui, tiens, où sont-elles ? D’après l’Union Nationale des Entreprises du Paysage, elles ne seraient que 11% à travailler dans les espaces verts. Pour lire l’étude complète, c’est ici ! Alors, c’est quoi, être une femme dans les espaces verts ?

Etre femme dans ce « monde d’homme », n’est pas une mince affaire. Etre une femme, dans les espaces verts, c’est repérer le coin pipi parfait, dès ton arrivée sur le chantier. Même si c’est le jardin de parfaits inconnus. Même si tu as deux-trois collègues masculins dans les parages. Car il n’y a pas de toilettes à  disposition, et c’est assez rare que les clients soient là et te les proposent.

Etre femme dans les espaces verts, c’est galérer à trouver des tenues professionnelles à ta taille. C’est nager dedans et faire des ourlets aux pantalons. C’est avoir le casque qui glisse de temps en temps. C’est aussi avoir des gants un peu plus grands que tes petites mains.

Source : playklicky.com

C’est se changer en vitesse dans le camion, à l’abri des regards. C’est trouver des stratégies pour changer de tampons/serviettes hygiéniques quand tu as tes règles. Pour ma part, je n’ai jamais eu à vivre ça, car je n’en mets pas. Durant cette période, je porte une cup menstruelle et depuis tout récemment une culotte de règle, fabriquée par FEMPO (je t’en parlerai peut-être plus tard 😉 ) Donc je n’ai jamais eu besoin de me changer, car je n’avais qu’à  vider la cup le soir, en rentrant. Mais j’ai une pensée pour mes chères collègues qui continuent avec les tampons/serviettes… Les hommes sont ne sont pas toujours compréhensifs à ce sujet, car « c’est une vraie perte de temps ! »

C’est supporter les regards insistants, les blagues bien reloues sur les femmes et les arguments à deux balles sur ta faiblesse physique. Ah bon, je suis moins forte que toi ? Merci de me le signaler !

C’est aussi éprouver plus de difficultés physiques à porter des poids plus ou moins lourds (j’ai développé des stratégies « de feignasse » pour ne plus me faire souffrir, grâce aux conseils avisés d’un de mes maîtres de stage), et voir tes collègues masculins même pas essoufflés. Quelle injustice ! Avec le temps, le corps se conditionne : je suis devenue plus résistante et j’ai gagné en masse musculaire, sans devenir une ogresse pour autant.  Je ne suis plus sur les genoux, le soir quand je rentre.

Enfin, être une femme jardinière, c’est se prendre des claques (pas au sens littéral, bien sûr), avoir des portes qui se ferment, des gens obtus te rire au nez…parce que tu comprends, une femme, ça ne tiendra pas, physiquement.

Mais surtout, être une femme dans ce domaine, c’est avoir un mental d’acier. Nous sommes encore trop peu nombreuses, et je ne connais aucune femme salariée d’une entreprise du paysage (exit les secrétaires et présidentes … je te parle d’ouvrière du paysage). 7.300 meufs et 58.300 mecs.

EDIT DU 04/10/2018 : Je retire ce que j’ai dit : désormais je connais bel et bien une femme, jardinière, et même qu’elle est cheffe d’équipe. Eh oui, madame !

Un enjeu sociétal à prendre en compte

Si c’est une passion, et qu’elle a consacré beaucoup de temps et d’énergie, c’est pour évoluer de manière positive dans ce métier, et non pas pour se prendre des dents de râteaux au visage (un petit jeu de mots de jardinier…). Alors, pour se protéger de tout ce sarcasme à son encontre, et pour se renforcer, la femme s’adapte et se retrousse les manches, sans ne jamais se plaindre.

On en parle dans le domaine, mais sans plus. On ne creuse pas davantage le sujet, car c’est « normal ». Ce n’est pas normal de risquer des cystites pour celles qui se retiennent toute une journée, ou d’autres infections parce qu’elles n’ont pas trouvé de solutions pour se changer, durant leurs règles. Ce n’est pas normal non plus de trouver très peu de tenue

Source : Création de PinkPuddleStudio sur Etsy.com

s professionnelles adaptées à la morphologie féminine. Et ce n’est absolument pas normal de se prendre des remarques désobligeantes parce qu’on n’est pas un homme…

Il y a encore pas mal de recruteurs qui peinent à trouver du personnel, alors qu’il y a pleins de candidats et de candidates hyper motivé.es ! Ils préféreront les premiers et bouderont les secondes, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’autre alternative que de les embaucher… Entendu de la bouche d’un recruteur à une gestionnaire d’emplois, à propos d’une femme qu’il venait d’embaucher, à contrecœur : « je veux la même mais en homme, c’est possible ? »

Tant qu’on entendra encore ce genre de discours, et tant qu’il n’y aura pas eu de solutions mises en oeuvre pour que chacun et chacune se sente bien dans son métier, on restera ancrés dans cette vision archaïque et patriarcale. Si personne n’en parle et surtout les femmes, alors, elles donneront raison à leurs détracteurs. Moi, parce que je veux pouvoir m’épanouir dans ce métier et parce que je veux être traitée comme égale à mes coéquipiers, j’ai décidé de raconter la réalité des femmes jardinières-paysagistes.

A tous ceux qui pensent que les femmes n’ont pas les épaules assez larges, n’oubliez pas qu’une femme vous a porté.es pendant plusieurs mois et vous a mis.es au monde, non sans souffrir.

 

Lula

 

 

2 Commentaires

  1. Plus tard, tu pourras être reconnaissante à tous ceux qui t’ont dit « NON », car, grâce à eux , tu deviendras, j’en suis convaincue, la femme battante que tu seras ! Bisous !

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